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Petite histoire de mon jardin

2 décembre 2009

Un premier potager

A mon arrivée dans le Gers, l’une des premières choses à laquelle je me sois attaqué fut le potager. Lorsque j’avais vu l’annonce pour louer cette maison, et que j’avais appelé pour avoir des précisions et pour venir visiter, le maire du village (c’est un logement communal), avait insisté sur le fait qu’il y avait un grand jardin et qu’il cherchait plutôt des locataires désireux de l’entretenir. Ca tombait bien, c’était ce que moi aussi je cherchais. Effectivement, le jardin mesurait environ 2000 m², dont les trois quarts en pelouse, bordée au nord et à l’est de sapins et de haies de lauriers sauce, au sud de chênes américains plantés deux ou trois ans auparavant, à l’ouest d’un immense pin maritime (devant la maison), et centrée d’un puits et de deux cerisiers; le quart restant étant consacré à la cour, pour y garer les véhicules. Il y avait donc toute la place requise pour me faire un beau petit jardin, dont bien sûr un potager. Une fois le déménagement effectué, il m’avait même proposé, lorsque je lui ai dit que je comptais ouvrir un potager, de me prêter un autre terrain (en bord de rivière, par exemple) pour y faire un grand potager afin de garder le jardin devant la maison en pelouse et en fleurs. Mais je préférais avoir le potager devant chez moi, n’avoir qu’à descendre l’escalier pour m’y rendre, et pouvoir ainsi y passer facilement du temps – d’autant plus que ça allait être ma première expérience de potager. Ce détail, à mon avis, n’est pas des moindres, lorsqu’on veut réaliser un jardin à la fois beau et productif; et sans oublier la convivialité que peut représenter un potager.

Je précise tout de même, qu’évidemment, pour moi qui suis un ancien étudiant de sciences de la terre, spécialisé en pédologie, il n’a jamais été question de traiter mon potager avec quoi que ce soit comme produit, même certifié bio. Je fais de l’agro-écologie, c’est à dire que je cultive sans traiter, et que j’essaye de trouver des méthodes pour que ça fonctionne avec ce que j’ai.

Le sympathique fils du maire de l’époque – agriculteur – était donc venu me labourer un coin de pelouse au mois d’août (un mois après mon arrivée), où j’ai installé mes premiers plants et où j’ai testé mes premiers semis. J’avais fait en sorte que ce jardin soit au plus près de la maison, mais je me suis rapidement aperçu que dès le mois de septembre, une bonne partie se retrouvait à l’ombre des cerisiers, tout l’hiver. De toutes façons je n’avais mis que des poireaux, des carottes (la chance du bébutant, très certainement; car c’est les premiers et les derniers semis de carottes que j’aie réussi jusque là), quelques choux qui n’ont pas donné grand chose, et des fêves.

Défrichage manuel, et abondance

L’année suivante, j’ai donc déplacé mon potager vers le fond du terrain, plus ensoleillé, et finalement c’est mieux ainsi, car mon fils qui grandissait, et sa petite soeur, arrivée dans l’automne, et qui n’allait pas tarder à le rejoindre, put ainsi disposer de la pelouse au plus près de la maison, rendant ainsi la suveillance facile depuis les fenêtres de la cuisine et du salon par les adultes.

J’ai donc défriché de nouvelles parcelles de jardin, cette fois à la main, même si la générosité du voisin m’aurait permis de faciliter la tâche avec un labour au tracteur. Mais j’avais voulu voir ce que représentait un tel travail. J’ai essayé tout d’abord de sarcler, c’est à dire d’enlever à la houe la couche peu épaisse d’herbe avec ses racines, que j’ai mis en tas à composter, puis de travailler ensuite directement ce sol en surface pour éviter de le retourner. Mais je me suis vite aperçu de plusieurs choses:

– tout d’abord, la moindre racine d’herbe oubliée là, ou pas coupée assez raz – et je voulais quand même laisser le maximum de sol et d’humus sur place, donc je sarclais le moins profond possible – repartait on ne peut plus vite, et ma parcelle ressemblait dès la première pluie à un assemblage de touffes d’herbe qui au final étouffaient bien vite mes semis, et qui rendait le desherbage extrêmement pénible. Sans compter toutes les graines de je ne sais quoi qui attendaient sous cette couche d’herbe qu’un peu de soleil et de pluie ne viennent les réveiller.

– ensuite, comme je m’en suis bien vite aperçu, et comme j’ai pu le confirmer par la suite en écoutant des émissions ou en me documentant sur internet, l’humus n’existe pas du tout sous l’herbe; et le sol est confiné à un maigre horizon de quelques centimètres, correspondant à l’enchevêtrement très dense des racines du gazon, et qui s’accaparent la quasi totalité des précipitations, et qui raffraîchissent très peu le sol. En clair, une fois retiré le gazon et ses racines, on a la roche à nu. Dans mon cas, ce substrat correspond à de l’argile quasiment pure.

Résultat, autant labourer, et ainsi enfouir l’herbe et toutes les graines stockées entre ses racines, pour repartir sur du « neuf », puis de petit à petit créer de l’humus et de reconstituer un sol, par l’apport de fumure et de paillage.

Comme je suis très théorique,  j’ai organisé mon jardin en regroupant les cultures similaires d’un point de vue des apports de fumure nécessaires, ainsi que de la similitude des cultures, tout en prévoyant une rotation de ces parcelles. J’ai calculé la taille de ces parcelles en fonction de la production souhaitée, et je suis parti au départ sur des parcelles rectangulaires, afin de justement faciliter ces calculs par la suite (une ligne de ça, trois lignes de ceci, une parcelle entière de cela, etc.). J’ai donc découpé mon jardin en 8 parcelles de 6×4 mètres, alignées nord-sud, et séparées les unes des autres par des allées de 50cm de large. Avec donc une rotation prévue sur 8 ans.

Comme c’était une année où je ne travaillais pas, puisque j’étais inscrit étudiant mais que je n’allais plus à la fac, et qu’ayant deux enfants j’avais droit au RMI, j’ai eu de relativement bons résultats au jardin, pour une première saison de jardinage, et j’ai pu cultiver à peu près tout ce que je voulais. Tout comme l’année suivante, où j’étais dans des démarches de création d’une entreprise, lesquelles prennent du temps, parceque les rdv sont souvent étalés, que les démarches sont longues, mais qui finalement ne demandent que très peu de travail effectif.

Vaches maigres et optimisation

Les deux années qui suivirent, par contre, j’ai eu beaucoup moins de temps à consacrer à mon potager. Du coup, avec moins de travail, on se rend rapidement compte des plantes qui sont efficaces au jardin d’un point de vue du rapport travail nécessaire/rendement, et des plantes qui le sont moins; on se rend d’avantage compte des difficultés d’entretien que représentent les bordures des parcelles, mais aussi les interlignes, où les mauvaises herbes repoussent plus facilement, et où le tassement dû au passage répété de mes grands pieds accentue les difficultés de désherbage.

Mais surtout, à un certain moment de l’hiver dernier, et du printemps qui a suivi, j’ai vraiment pu m’apercevoir de l’importance vitale que pouvait avoir une production autonome ou semi-autonome de légumes à la maison. Car, comme à l’été 2008 je n’avais quasiment rien pu produire, et encore moins congeler (le peu que j’avais planté a pourri sous les pluies répétées du mois d’août), que l’hiver non plus n’a pas été très prolifique, et que les difficultés de démarrage de mon entreprise ont fait que je me suis retrouvé quasiment sans aucune rentrée d’argent pendant quelques mois, en tout cas bien dans le rouge, du coup le jardin, et la cueillette sauvage, ont été les seules sources possibles de nourriture. Le peu d’argent que je gagnais – 20€ par ci par là – me permettait d’acheter l’ultra-strict-nécessaire (en général du gazoil pour pouvoir continuer à travailler), qui un sac de 20kg de farine chez le producteur bio du coin, qui un peu d’huile, de sel, qui un peu de fromage à raper.

J’ai depuis, un profond respect pour cette plante qu’est le topinambour. Je comprend pourquoi nos anciens « ne mangeaient que ça pendant la guerre ». Moins on s’en occupe, et plus il en pousse. Ce tubercule, agrémenté de quelques orties, de feuilles de plantain, ou encore d’une sauce à l’oseille, en soupe avec du pain maison, ou en raviolis maison, et après une salade de pissenlis, a littéralement nourri ma famille pendant deux mois. Et je comprend la génération de mes arrières grands parents, qui disaient à la jeunesse inssouciante des trentes glorieuses, qu’ « une bonne guerre leur ferait du bien ». J’ai presqu’envie, parfois, de répéter cette même phrase à ces mêmes générations, même s’ils ont aujourd’hui 50 à 70 ans, lorsqu’ils ne comprennent pas que la stabilité et l’abondance à laquelle ils ont eu droit n’a été qu’un privilège de courte durée, qu’une parenthèse dans l’histoire, et que ce n’est pas parcequ’il y a eu trente ans de croissance et de paix que cet acquis peut se poursuivre indéfiniment.

Et j’ai décidé, à partir de l’été 2009, que la priorité, dans ma vie, serait le jardin. Ensuite le reste, une fois que je sais que j’ai de quoi nourrir ma famille en cas de coup dur. Et la saison de ventes du printemps-été 2009 m’a permis de comprendre que mon entreprise n’était pas viable, à partir du moment où elle ne me laissait pas assez de temps pour pouvoir compléter mon activité professionnelle en ayant l’assurance de toujours pouvoir nourrir ma famille, et que les trop importants aléas dans les rentrées d’argent de cette entreprise rendaient absolument nécessaire cette autonomisation potagère. Ma décision a donc été prise, et début septembre, j’ai arrété mon activité. Je travaillerai en tant que salarié – au moins la sécurité dans les rentrées d’argent sera bien là – jusqu’à-ce-que je puisse redémarrer une activité indépendante qui soit conciliable avec cette sécurisation de l’autonomie potagère.

Bilans et nouvelle conception

Mon esprit théorique étant devenu quasi pragmatique après ces conditions, je bouleverse, depuis le printemps, la conception de mon jardin. Aidé par la toile et par les nombreuses tentatives des uns, les recherches des autres, les échecs des derniers, qui s’y affichent, qui s’y discutent, j’ai développé de nouvelles méthodes. Et voici le bilan que j’ai pu tirer de ces trois premières années d’expérience de jardinage:

– tout d’abord, plus un légume est cultivé en lignes courtes, plus cela demande d’entretien, puisqu’il y a du coup un nombre plus important de « fins de lignes », lesquelles demandent le maximum d’entretien. Il vaut donc mieux un nombre peu important de longues lignes, plutôt qu’un nombre important de courtes lignes.

– puis, du fait que les interlignes sur lesquelles on piétine augmentent le travail, il vaut mieux en limiter le nombre. De plus, le sol est abimé là où on piétine, et ce, même avec du paillage (je paillais jusqu’à maintenant avec du gazon fauché à la main). Il vaut donc mieux reserver des endroits où le sol sera piétiné et où on ne cultivera jamais, quitte à y laisser pousser les « mauvaises » herbes (comme le pissenlit, ou le plantain, qui se fouttent d’être piétinés), et privilégier, bîchoner, les endroits de culture permanents, sans jamais les piétiner.

– ensuite, pour diminuer le nombre de lignes piétinables, on ne peut pas écarter les jambes à l’infini. Il faut donc en laisser un certain nombre, à moins d’abandonner les lignes pour les planches. Les planches correspondent à des espaces larges de deux fois l’écartement de mes bras, de manière à pouvoir travailler le centre de la planche sans difficultés d’équilibre, debout ou à croupi, et que je me trouve d’un côté de la planche comme de l’autre; soit 1.10m. Et d’une longueur indéterminée; mais comme je suis très théorique (et aussi en fonction de la taille de mon jardin), j’ai choisi des longueurs de 9 mètres, afin d’obtenir une surface de 10 m² par planche (1,10*9). Ce qui me permet de très facilement calculer mes rendements de légumes par mêtre carré, pour améliorer par la suite mes rendements en effectuant des comparaisons.

Cette longueur importante me permet d’avoir un nombre très limité de « fins de lignes », 2 pour 9 mètres, tout en ayant une longueur vraiment maximale; en effet, mes planches, compte tenu de la taille de mon terrain, auraient pu faire jusqu’à 20 mètres de long, mais une trop grande longueur aurait créé de nombreuses pertes de temps pour contourner ces planches lors des changements d’allées. Et puis il s’avère que 10 mètres carrés correspondent à peu près à une surface utilisable pour un même type de culture, dans mon cas où nous sommes trois à nous nourrir sur ce jardin (je compte mes deux enfants comme l’équivalent d’un adulte).

De plus, la culture en planches permet de resserer les lignes, puisqu’on n’a plus besoin d’y circuler; on cultive donc d’avantage de lignes par largeur. Et comme il y a moins de « fins de lignes », lesquelles, en plus de demander du travail, créent une perte de productivité par mètre carré, on gagne donc encore en production par mètre carré avec cette méthode (en mettant les lignes bout à bout, on supprime les « zones tampon » qui sont nécessaires pour désherber les « fins de lignes »). Comme j’avais voulu me concentrer majoritairement sur les espèces les plus efficaces, j’avais donc calculé qu’entre 8 parcelles de 4 x 6 mètres, et 10 parcelles de 1,10 x 9 mètres, j’obtiendrais à peu près une production similaire, tout en diminuant de beaucoup le travail nécessaire, et sur une surface à peine plus petite.

C’est ainsi qu’avant l’été, j’avais réorganisé mon potager (à partir de mon ancien potager, quasi à l’abandon), en y créant deux blocs de cinq planches chacuns, composés de planches orientées nord-sud, séparées entre elles par des allées larges de 40 cm; les deux blocs étant séparés par une large allée est-ouest de deux mètres. De plus, j’ai construit un tracteur à poules, qui se voulait de la largeur d’une planche, et de la longueur d’une planche, et que j’ai pu ainsi intégrer dans ma rotation potagère (je reviendrai plus en détail sur ce tracteur à poules, prochainement).

Vous aurez sans doute remarqué que cette conception ressemble beaucoup à la biointensive. Je m’en suis effectivement peu à peu inspiré. Il y a en effet de nombreuses similitudes:

les planches ont la même largeur de principe que les buttes de la biointensive. Elles sont comme elles orientées nord-sud, et lorsqu’on pousse à l’extrême l’idée de resserer les lignes, on arrive au principe biointensif de la culture en quinconce, où l’on remplit la largeur de la planche de plants placés à la distance parfaite les uns des autres, en tous sens, de manière à-ce que, une fois adultes, ils remplissent au mieux tout l’espace disponible.

J’ai également testé le principe du double bêchage, sans grand succès, et c’est depuis août que j’ai trouvé comment réellement travailler mon sol en profondeur sans le retourner: à la pioche.

L’été passé, cette nouvelle conception me laisse une très bonne impression. J’ai pu obtenir les principaux légumes désirés, congeler suffisamment de tomates pour tout l’hiver, alors que j’étais en pleine saison de ventes avec mon entreprise. Néanmoins, cette conception implique un changement dans la rotation que j’avais prévu au départ. Il me faut donc repenser tout ça. De plus, cette conception n’en est qu’à ses balbutiements, et je compte bien en améliorer encore le fonctionnement, l’optimiser d’avantage, le rendre encore plus productif pour pas plus de travail, et tenter d’obtenir une véritable autonomie potagère.

De prochains articles me permettront de faire un bilan de cette conception, et d’en redéfinir une certaine autonomie.

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