Depuis la permaculture, jusqu’à la civilisation (1/3)

Après bientôt 7 années d’existence de ce blog, j’ai décidé d’y mettre un point final. De l’eau a coulé sous les ponts, j’ai plusieurs fois changé de vie depuis, et réorienté mes priorités et mes finalités. Je ne vais pas forcément supprimer ce blog, mais je vais le clôturer et arrêter de l’alimenter, après avoir fait le tri pour n’y garder que les articles les plus pertinents, ceux qui peuvent servir universellement à tous les permaculteurs et autres survivalistes en herbe.

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En effet ce blog n’a pour moi plus aucune utilité. Tout d’abord parce que j’ai choisi depuis deux ans de ne plus cultiver de potager et de retourner vivre « en ville » ; et ensuite et surtout parce que j’ai compris, grâce à ce passage par la recherche d’auto-suffisance et les réflexions que celle-ci m’a apporté, grâce à ce « rite de passage » et ce retour aux fondamentaux, les intérêts de la technique et de la technologie, donc les avantages de la civilisation. J’ai compris les intérêts de la division du travail, et du marché ainsi que du capitalisme ; et enfin j’ai compris les intérêts du libre-échange et du laissez-faire, ceux de la prospérité économique.

En effet, non seulement j’ai pratiqué la permaculture, mais du fait de l’échec de ma première expérience d’entreprise, j’ai également poussé la réflexion sur l’économie et la société, jusqu’à me tourner au départ vers le « primitivisme », remettant ainsi en question l’intérêt même de la civilisation. Sauf que cette réflexion, au lieu de me radicaliser, a constitué au contraire une sorte de « cogito » personnel, un retour aux fondements et aux bases de l’économie, de la vie en société et de la technologie ; et une fois atteints ces fondements, une fois redécouvertes les bases fondamentales de l’économie et de la société, j’ai alors pu les apprécier et me les approprier, et repartir du bon pied. Cette réflexion m’a fait « reculer pour mieux sauter ». Aujourd’hui, j’apprécie cette civilisation dont je me suis tant méfié ; et je vante même les mérites de cette société que j’ai tant détesté.

Voici donc aujourd’hui la première tranche de cet article en trois parties, qui va sans doute faire couler de l’encre, parce qu’il risque d’en choquer plus d’un, surtout parmi ceux qui ne me connaissent pas encore, ou qui ne me suivent pas sur Facebook ou sur mon autre blog. Peu importe, ces idées sont désormais les miennes, et elles sont ce que j’ai compris et acquis par cette expérience ; elles sont à prendre comme telles, ou à laisser. Elles ne sont que ma propre vision des choses, qui plus est ma vision actuelle des choses. Que celui qui s’en offusque le fasse s’il le souhaite, mais surtout, que celui que cela questionne n’hésite surtout pas à le faire : si mes idées peuvent servir à d’autres, tant mieux ! Dans tous les cas, bonne lecture à tous !

 

De l’auto-suffisance à « l’auto-assurance » :

Après bientôt 7 années d’existence de ce blog, bien des choses ont changé. Tout d’abord j’ai déménagé et changé de département, et surtout j’ai quitté la campagne pour une petite ville, qui devient de plus en plus « péri-urbaine ». Du coup, depuis bientôt deux ans, je n’ai plus de jardin. J’ai d’abord cru que cela me manquerait, mais en fait je me suis rapidement rendu compte que la vie rurale ne me convenait finalement pas, pas plus que le jardinage. Les campagnes se vident en même temps que les villes s’étalent, et la vie rurale est finalement assez fade, dans le meilleur des cas elle est en pointillés. Quant au jardinage, être constamment dans la préparation de la saison suivante me pèse, à long terme.

Aussi, je ne pense plus aujourd’hui que l’avenir puisse se trouver pour moi dans une vie d’autonomie, et de solitude voire d’ermitage ; ni même dans une vie en communauté restreinte, isolée et autarcique. Aujourd’hui je pense qu’elle se trouve en ville, ou bien non loin de celle-ci, au milieu de l’activité économique et culturelle, là où il y a des échanges et du mouvement, de la circulation et de la communication, de l’innovation et des transactions. Je ne regrette bien évidemment pas ce passage par un « retour à la terre », au contraire cela a été très formateur, mais justement, ma formation autodidacte est terminée, et je peux aujourd’hui retourner à la « civilisation » en connaissance de cause, en en comprenant et en en appréciant les rouages.

En effet, si je me suis lancé dans le jardinage avec autant d’énergie, c’est avant tout parce que j’avais d’une certaine manière été traumatisé par l’échec de ma première expérience d’entreprise, laquelle me tenait très à cœur. Pire, m’étant retrouvé endetté et incapable de subvenir à l’alimentation de mes enfants en bas-âge, je m’étais juré de toujours garder un potager productif, suffisant pour assurer un minimum d’assurance de pouvoir nourrir ma famille, y compris en cas de coup dur. Et après 5 ans de jardinage, et l’acquisition des techniques de permaculture, j’ai fini par obtenir cette assurance, ce savoir-faire et cette capacité productive. Tant et si bien que cette seule assurance, cette seule certitude de savoir le faire et donc, d’être capable de le refaire si nécessaire, s’est retrouvée suffisante : dès lors pas besoin de cultiver un jardin en permanence, d’y consacrer du temps et de l’énergie, j’avais retrouvé confiance en moi et en l’avenir, le simple fait de m’en savoir capable me suffisait. Et je cessai alors de rejeter la faute de mon propre échec sur celui de la société toute entière, pour enfin accepter mes propres erreurs et m’autoriser à repartir sur le bon pied. Cette expérience de jardinage avait eu pour moi l’effet d’un rite de passage : en apprenant la survie autonome, j’avais acquis une nouvelle confiance en moi, et étais enfin devenu adulte.

 

La division survivaliste du travail :

Par cette recherche d’autonomie et d’autarcie, par cette expérience d’auto-suffisance et quasiment de survivalisme, j’ai compris l’intérêt de la division du travail, et donc par là de l’économie de marché. En effet, en voulant tout faire moi-même je me suis rapidement aperçu que le travail nécessaire est bien trop important, que l’autonomie montre très vite ses limites. Très vite on se rend compte que la quantité de choses à produire est trop importante, que le travail nécessaire et la quantité de savoirs à accumuler, sont trop importants pour une personne seule (de plus on n’obtient jamais une autonomie complète, donc on reste toujours dépendant d’un minimum d’aides sociales, donc de l’État et de la société, mais j’y reviendrai un peu plus loin). De même, la quantité et la diversité d’outillages à acquérir, pour peu qu’on accepte de ne pas tout faire à la main, est bien trop importante et bien trop coûteuse.

Très vite, on se rend donc compte qu’il vaut bien mieux se spécialiser dans une production particulière, et échanger avec d’autres ; ainsi on est davantage efficace dans sa production, on acquiert de la maîtrise, du savoir-faire, voire du talent dans ce qu’on fait, donc on produit mieux, plus rapidement et avec moins de pertes, donc « moins cher ». Très vite on se rend compte qu’il vaut mieux investir dans de l’outillage spécialisé et dédié à une production particulière, ainsi on est plus efficace dans sa production et l’investissement est moins dispersé ; avec un outillage adapté permettant de produire à plus grande échelle, on réalise des « économies d’échelle », donc on produit « moins cher », et on le rentabilise bien plus facilement.

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Au final tout le monde y gagne : moi d’abord, parce que au lieu de produire beaucoup de choses mais toutes de manière médiocre (puisque je n’ai pas suffisamment de temps et d’énergie à consacrer à toutes), je produis un seul type de bien ou service mais de grande qualité (puisque je m’y consacre davantage, j’y investis davantage de temps, d’énergie et de réflexion, tout en disposant d’un meilleur outillage), que je peux alors échanger à un meilleur prix, donc en échange d’autres biens ou services eux aussi de meilleure qualité ; j’améliore donc ma situation. Et ceux avec qui j’échange y gagnent également, parce que eux aussi peuvent alors échanger avec moi et obtenir des produits de meilleure qualité, et à un moindre coût que s’ils avaient dû le produire eux-mêmes, ce qui diminue donc finalement leur propre coût d’opportunité (le coût qu’ils auraient dû fournir à ma place pour obtenir le même bien, de qualité équivalente).

J’ai ainsi redécouvert ce qu’était un coût d’opportunité, tel qu’énoncé par Adam Smith. Ainsi que le principe énoncé par Condillac, selon lequel toute transaction crée toujours deux richesses, l’une pour le vendeur l’autre pour l’acheteur, puisque l’un s’est séparé de son bien à un prix qu’il juge supérieur à l’utilité qu’il pense avoir de ce bien, en même temps que l’autre l’a acquis pour un prix qu’il juge inférieur à l’utilité qu’il pense avoir de ce bien. Je redécouvris donc ainsi la théorie subjective de la valeur, et abandonnai celle, simpliste, de la valeur-travail.

Dès lors, en bon survivaliste, je compris que si je voulais être certain de survivre, et à plus forte raison si je souhaitais obtenir en outre un certain confort, il me fallait, non pas m’enterrer tout seul dans un trou perdu et tout produire par moi-même, mais plutôt produire à grande échelle avec un outillage adapté, pour ensuite échanger avec d’autres et effectuer avec eux des transactions. C’est-à-dire que si je voulais avoir l’assurance d’obtenir ne serait-ce que le minimum vital, et à plus forte raison si l’enjeu était d’obtenir un certain confort, le meilleur moyen pour y arriver était d’opter, non pas pour l’auto-suffisance, mais pour la division du travail et l’économie de marché. Et si ma première expérience n’avait pas fonctionné, ce n’était pas la faute du système économique tout entier, c’était simplement parce que je n’avais pas encore acquis la compétence et le savoir-faire spécialisé, nécessaire à mon insertion dans cette économie de marché qui ne m’a pas attendu. La meilleure option survivaliste, c’est donc l’économie de marché.

Suite au prochain épisode.

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7 Réponses to “Depuis la permaculture, jusqu’à la civilisation (1/3)”

  1. narvic Says:

    Encore un petit effort de réflexion, et vous verrez – peut-être – qu’il convient de dissocier maintenant ce qui relève de l’économie de marché et ce qui relève du capitalisme..

    C’est le grand historien de l’économie Fernand Braudel qui l’enseigne dans « Civilisation matérielle, économie et capitalisme » (c’est un très gros livre [3 tomes], difficile à trouver ailleurs qu’en bibliothèque aujourd’hui). Plus synthétique et facile à trouver, du même auteur : « La dynamique du capitalisme ».

    Cette approche permet de renvoyer, non pas dos à dos, mais côte à côte, les économistes libéraux (18e siècle) et marxistes (19e siècle), en pointant leurs erreurs communes plutôt que leurs divergences.

    Et cette distinction fondamentale entre économie de marché et capitalisme est par ailleurs très féconde. L’économie de marché, c’est le monde de l’échange égal, régulé par le marché, la concurrence, l’information partagée, etc. Le capitalisme, c’est au contraire le monde du monopole, de la spéculation, du délit d’initié, etc.

    Le capitalisme pervertit l’économie de marché. Il se glisse dans tous ses interstices, profite de toutes ses imperfections. Il tente constamment de déjouer la concurrence pour obtenir des positions dominantes qui vont, précisément, étouffer voire tuer cette concurrence, et ainsi assurer un sur-profit que le fonctionnement régulé du marché aurait justement empêché.

    On en reparle à l’occasion… 😉

  2. narvic Says:

    Au sujet de Carson : sa position ne rejoint qu’en partie celle de Braudel. [Je note au passage une profonde différence méthodologique : Carson est un théoricien politique, qui produit une analyse idéologique à partir de faits isolés et choisis ; tandis que Braudel est un scientifique, qui propose la synthèse raisonnée d’une collection de faits observés, constituée en série cohérente]

    Le point décisif, c’est la question de l’État. Un capitaliste, pour Braudel, utilise l’État par opportunisme, s’il parvient à en prendre le contrôle, quand ça arrange ses affaires. Sinon, il le contournera. Il n’existe aucun lien organique et nécessaire entre l’État et le capitalisme, uniquement des liens conjoncturels et opportunistes.

    Je vois que vous avez identifié vous-même ce problème et que vous ne suivez pas cette approche de l’État chez Carson. Mais je ne crois pas que vous vous dirigiez dans la bonne direction, avec vos notions d’impérialisme et de souveraineté.

    Pour une approche féconde de l’État, qui dépasse simultanément les anciennes approches libérales/libertaires et marxistes (qui sont à mes yeux bien plus cousines qu’autre chose…), c’est vers Michel Foucault qu’il faut se tourner. 🙂

    Sa réflexion sur ce sujet est malheureusement restée inachevée. Il n’en a pas proposé de synthèse avant de mourir. C’est donc une question très difficile. Il s’agit de ses deux concepts de biopouvoir et de bioplitique, qui renouvellent en profondeur la question de l’État.

    [Je note aussi au passage que la méthode de Foucault est là-aussi scientifique et non théorique/idéologique : il analyse des collections de faits]

    En regard de votre propre réflexion sur le pouvoir souverain et l’impérialisme, je relève que le biopouvoir, que Foucault met en évidence, émerge précisément comme une mutation historique du pouvoir souverain, qui était auparavant au fondement de l’État, et auquel le biopouvoir commence à se substituer à partir du 18e siècle.

    Je ne peux m’empêcher de voir sur ce point un parallèle entre Foucault et Schumpeter (biopouvoir chez l’un, socialisme chez l’autre). Ce parallèle semblera peut-être audacieux. Il ne tient selon moi qu’au fait que les lecteurs de Foucault n’ont pas lu Schumpeter, et réciproquement ! 😉

    • Ramite Says:

      Je vous remercie de votre intérêt, ainsi que de votre proposition de lecture de Michel Foucault, que je ne connaissais pas. Son concept de biopouvoir est intéressant. Toutefois je pense que cela n’est que la face émergée de l’iceberg, que l’effet d’une cause en réalité bien plus profonde ; un effet possible parmi d’autres, en somme.

      « Mais je ne crois pas que vous vous dirigiez dans la bonne direction, avec vos notions d’impérialisme et de souveraineté. »

      En fait, de plus en plus je suis en léger désaccord avec les libéraux /libertariens sur la question de l’existence de l’État et de son rôle. Étant un partisan convaincu de la théorie subjective de la valeur, je pense que c’est la demande qui fait l’offre et non l’inverse, y compris en politique ; et donc, si l’État existe c’est bien pour satisfaire à une demande. J’opte donc là aussi pour le subjectivisme méthodologique.

  3. Depuis la permaculture, jusqu’à la civilisation (2/3) | Graine de flibuste Says:

    […] L'avenir se trouve à l'horizon humifère « Depuis la permaculture, jusqu’à la civilisation (1/3) […]

  4. Depuis la permaculture, jusqu’à la civilisation 3/3 | Graine de flibuste Says:

    […] la troisième et dernière partie de cet article destiné à clôturer ce blog […]

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